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Publications : Tribunes Libres


La cybercriminalité intéressera-t-elle les candidats aux présidentielles ?
Par Carlo Revelli
Président Directeur Général de Cybion

Tribune publiée dans les Echos.net du 11/02/02
Si vous voulez utiliser ce texte, merci de citer la référence d'origine

Les problèmes de sécurité seront sans aucun doute au coeur des débats des prochaines élections. Mais qu'en est-il de la sécurité sur Internet ? Quelques initiatives politiques ont récemment vu le jour pour contrer le phénomène de la cybercriminalité :
  • Le 9 novembre 2001, le gouvernement lance un nouveau site web qui permet de signaler et dénoncer les sites à caractère pédophile.

  • Le 8 novembre 2001, les 43 pays membres du Conseil de l'Europe adoptent la première convention internationale de lutte contre la cybercriminalité .

  • Le 31 octobre 2001, les députés français ratifient la loi sur la sécurité quotidienne en introduisant différentes obligations pour les fournisseurs d'accès afin de lutter contre le cyberterrorisme.
L'ensemble de ces mesures ouvre la voie à une régulation juridique et éthique du réseau des réseaux qui semblait jusqu'ici avoir été abandonnée aux seules règles du marché. Il s'agit donc d'un pas en avant important qui pourrait marquer l'avènement d'une prise de conscience collective. Néanmoins, ces initiatives engendrent des conséquences qui tendent à les rendre superflues et parfois même dangereuses :
L'initiative de lutte contre la pédophilie est intéressante car elle repose sur le sens civique des internautes. Néanmoins, sa portée reste très limitée dans le temps et dans l'espace. En effet, le contenu des pages web étant
  • extrêmement volatile, un signalement fait à un moment précis risque de perdre toute valeur juridique si les photos incriminées sont supprimées du serveur avant que les services de l'ordre ne les aient visionnées. Plus gênant, quels pouvoirs d'intervention possèdent réellement nos instances nationales par rapport à des photos qui apparaissent sur des serveurs anonymes dans des pays lointains ?

  • En ce qui concerne la convention internationale de lutte contre la cybercriminalité, les pays européens ont tout tenté pour inclure un article visant à lutter contre les sites à contenu xénophobe ou raciste. Mais ils se heurtent au refus des Etats-Unis qui invoquent le premier article de leur Constitution.
Quant aux mesures liées à la cryptographie et au contrôle des fichiers de connexion des fournisseurs d'accès à Internet, elles posent le problème des libertés individuelles et du respect de l'anonymat. Les projets actuels risquent de pénaliser surtout les internautes ordinaires sans atteindre les cybercriminels qui gardent souvent une longueur d'avance en terme d'ingéniosité et d'innovation technologique.
Néanmoins, il ne faut pas pour autant renoncer à trouver des solutions innovantes et originales pour résoudre ces problèmes. Malgré les limites énoncées ci-dessus, il faut saluer l'initiative d'ouvrir un espace en ligne qui permette aux internautes de disposer d'une messagerie et d'un formulaire pour signaler les sites web et les contenus contrevenant aux lois sur la protection des mineurs. Il faudrait sans doute étendre une telle démarche pour qu'elle prenne en compte non seulement la pédophilie mais également le racisme et le terrorisme. Mais surtout il faudrait déployer une stratégie efficace pour éviter que la portée de ce dispositif ne soit plus limitée dans l'espace et dans le temps. Différentes pistes de réflexion s'ouvrent à nous et il serait très intéressant de comprendre quelle est la position de chacun des candidats aux présidentielles :
  • Il est difficile d'envisager qu'un gouvernement ou une administration puisse réellement réguler " du haut " tout ce qui apparaît sur Internet. Les internautes, et pas uniquement les pouvoirs publics, doivent être au centre de tout dispositif qui ait pour but d'introduire une quelconque régulation éthique et juridique sur Internet.

  • Chaque internaute peut se transformer, volontairement ou par hasard, en une sorte de " capteur " capable d'identifier un site web ou un forum de discussion qui incite au racisme, à la haine ou à la pédophilie. Aucun logiciel de veille ou de recherche d'informations ne dispose du formidable potentiel que représentent des millions de personnes agissant en réseau de manière conjointe.

  • La question est alors de comprendre si le web peut se transformer en une sorte de " peer-to-peer éthique " mobilisant les forces de millions d'internautes, à l'image des nombreux programmes scientifiques qui utilisent la puissance de calcul des PC des internautes pour lutter contre le sida, le cancer ou pour scruter les signaux d'hypothétiques extra-terrestres (seti@home).

  • Les pouvoirs publics devraient promouvoir activement cette prise de conscience citoyenne pour que chaque Internaute soit lucide sur ses capacités potentielles à assainir le cyberespace. Il est donc fondamental de développer les bases d'une véritable autorégulation éthique et citoyenne d'Internet. Il ne s'agirait donc pas ni d'une régulation exclusivement par le haut (pouvoirs publics), ni exclusivement par le bas (internautes).

  • Il est aussi très utile qu'il y ait une sensibilisation à la maîtrise des moteurs de recherche traditionnels, voire des agents intelligents (logiciels qui permettent d'optimiser les recherches et la navigation sur Internet). En effet, chaque individu pourrait devenir une sorte de "maillon éthique du réseau" en utilisant efficacement les outils de recherche et les logiciels intelligents . Le défi est donc d'arriver à exploiter l'intelligence " collective " d'Internet en utilisant les outils de l'intelligence artificielle (agents intelligents) et les méthodes de l'intelligence économique (recherche d'informations).

  • Mais la vraie question est de comprendre quel doit être l'organisme habilité à recueillir et à analyser de telles plaintes. Le problème réside dans la nature libertaire et transnationale d'Internet. Pour regrouper des signalements ou des plaintes, un organisme gouvernemental national sera difficilement efficace et crédible. Il est trop facile et trop tentant de contourner son action. Probablement, il faudrait créer un nouvel organisme international non gouvernemental ou bien s'appuyer sur des organisations existantes indépendantes comme les différentes antennes nationales de l'Internet Society. Et ce serait ce nouvel organisme indépendant, international mais avec une présence dans chaque pays, qui devrait fédérer les signalements des internautes pour ensuite évaluer comment les transmettre éventuellement aux services publics locaux ou, le cas échéant, internationaux.
Reste maintenant à voir quel candidat réussira à apporter des idées convaincantes et constructives pour faire avancer une question si cruciale...
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