
La société / Histoire & Valeurs
« Il existe une intuition de l’Internet » Nous ne sommes qu’à l’aube des changements amenés par les technologies de l’Internet dans le domaine de l’intelligence économique. Pour Joël de Rosnay*, ces technologies sont en train de définir un nouveau métier dont l’expertise se situe entre l’économie et l’analyse cognitive.
Pour fournir aux entreprises des informations stratégiques à forte valeur ajoutée, Carlo Revelli eût l’idée en 1995 d’utiliser Internet comme outil de veille, en ayant recours entre autre à une technologie de pointe émergeante : les agents intelligents.
Et c’est Joël de Rosnay qui proposa le nom de Cybion qui provient d’une réflexion originale développée dans son ouvrage “ L’homme symbiotique ” (Seuil 1995).
Il y décrit sous le nom de Cybionte, un super-organisme hybride, biologique, mécanique et électronique, en construction, incluant les hommes, les machines, les réseaux, les sociétés. Le principe du Cybionte consiste donc à faire interagir les hommes, les machines et les réseaux informatiques. Si l’on pouvait donner un visage au Cybionte qui renforcerait cette interaction entre l’Homme et l’informatique, notre logo en serait une parfaite représentation. Il est librement inspiré des représentations du dieu romain Janus, dieu des commencements, des entrées et des passages. Janus favorisait par conséquent les accès et présidait aux déplacements, il aurait été d’ailleurs l’inventeur de la navigation en général et des bateaux en particulier. Il a la « double science » celle du passé et celle du futur, observe l’orient et l’occident. En tant que dieu du commencement, il a donné son nom au mois de janvier : januarius. Pour Cybion, cette représentation est l’image parfaite de notre expertise qui associe l’analyse humaine et technologique afin d’observer l’activité informationnelle d’Internet.
Comment les technologies de l’Internet transforment-elles les métiers liés à la recherche de l’information ?
Sans les agents intelligents, les interfaces homme-machine évoluée ou les logiciels de classement et de présentation de l’information, ces métiers ne sont plus réalisables aujourd’hui.
A une question comme « quelles sont les réactions de la concurrence à la sortie d’un nouveau produit ? », l’analyste va réaliser un état du marché, mais il va également tenir compte de l’historique et des possibilités d’évolution des tendances observées.
C’est un travail différent de celui du documentaliste traditionnel, même si ce dernier peut faire, lui aussi, de la bibliographie prospective. Ce travail consiste à interpréter des résultats en contextualisant les informations recueillies afin de caler ses réponses sur les questions qui lui ont été posées. C’est un travail de distillation de l’information.
Carlo Revelli & Joël de Rosnay
Ces transformations justifient-elles l’appellation d’« infomédiaire » plutôt que de « veilleur », donnée à cet analyste qui utilise les méthodes de renseignement classiques des militaires ?
Recherche d’information, analyse, croisement et synthèse sont en effet les méthodes des militaires, appliquées pendant des siècles dans la tactique, la stratégie et le renseignement. Mais si l’infomédiaire croise effectivement des informations et effectue des synthèses, ses méthodes ont grandement évolué avec les technologies de l’Internet. Entre la recherche d’information à la main et la synthèse orale, un saut quantitatif a été réalisé. Ce saut a eu un effet qualitatif : le fait de passer, par exemple, d’IP à IPV6 a fait entrer du qualitatif dans la recherche et la compréhension de l’information. Et des choses impossibles auparavant sont devenues possibles.
La maîtrise des technologies de recherche de l’information est donc indispensable ?
Si on ne sait pas utiliser les derniers moteurs de recherche, et surtout si l’on n’est pas capable de mettre en commun les différents outils de contextualisation et de personnalisation de l’information, il est impossible d’exercer ce métier.
L’intelligence Stratégique sur Internet & La Révolte du pronétariat
Ces outils ne demandent-ils pas des compétences qui vont au-delà du simple savoir-faire d’utilisateur ?
Il est vrai qu’il n’est plus possible aujourd’hui de suivre l’évolution d’un marché sans outils de représentation des espaces complexes. Il faut savoir aussi utiliser les informations rapportées par les agents intelligents. Et donc être en mesure d’utiliser les systèmes relevant de la dynamique des réseaux.
En s’attaquant aux environnements complexes, ces outils sont-ils d’un usage spécifique au monde de l’intelligence économique et stratégique ?
Non. Mais ils relèvent tous du monde des réseaux et de l’Internet. Ils incluent les travaux effectués actuellement par le W3C autour du web sémantique. Ils font appel aussi aux recherches menées sur le langage XML pour faciliter les exportations entre bases de données. Ici, l’objectif est d’être en mesure de traquer une information de serveurs en serveurs afin de créer ce que l’on pourrait appeler une intuition de l’Internet. On ne sait pas où se trouvent les informations, mais on sait qu’elles vont permettre d’établir des corrélations qui vont à leur tour suggérer d’autres questions. Je range également dans cette logique les technologies du « grid computing », du « peer to peer » entre agents et les services web qui permettent d’échanger des informations d’entreprise à entreprise grâce aux agents intelligents. Cybion a d’ailleurs créé un portail d’agents intelligents.
Comment ces technologies se complètent-elles ?
Je pense que, grâce au grid par exemple, des agents intelligents vont faire du « peer to peer », sans notion de localisation. Ils feront du trading d’information entre eux.
Tous ces outils sont-ils donc le moyen de se placer entre la macro et la micro-économie, terrain privilégié pour discerner les informations susceptibles de déboucher sur l’action opérationnelle ?
En proposant des représentations de la complexité, ces outils contribuent effectivement à la création d’informations opérationnelles. Mais savoir comment passer de la représentation à l’action relève du knowledge content management (KCM). Les entreprises génèrent de plus en plus d’informations qui se sédimentent dans des bases de données. Associées aux outils de représentation, certains font alors appel au corporate process management (CPM) pour rendre ces données opérationnelles. Je n’y crois pas. Ce concept me rappelle celui d’executive information system (EIS) des années 70, qui n’a rien donné. Je ne crois pas à l’automatisation.
Quelle possibilité reste-t-il alors ?
Je crois à la relation humaine. Je pense que l’interface humaine est et restera déterminante.


